Nous poursuivons notre lecture de l'Introduction au Dit des Heike par René Sieffert,

« Cependant pour échapper aux entreprises des moines, Kiyomori se livre à ce qui sera sa dernière extravagance : il décide en effet le transfert de la capitale à Fukuhara. La  confusion qui s’ensuivit et les conséquences désastreuses de l’opération  avaient frappé les esprits au point que Kamo no Chômei, dans ses Notes de l’Ermitage (Hôjo-ki), la place au même rang que les cataclysmes naturels - tremblement de terre, tornade, incendies et peste- qui avaient dépeuplé la Ville à la fin du XIIe siècle, et que d’aucuns prenaient pour autant de signes de la venue du « dernier âge du monde » prédit par certains livres bouddhiques. Les prodiges terrifiants cependant se multiplient, tandis que dans les provinces les Genji s’agitent. C’est alors que l’on voit intervenir un étrange personnage, l’ascète Mongaku dont le livre cinquième nous fait un portrait haut en couleur. Sous le nom de Moritô, il n’est pas inconnu du public français, puisqu’il n’est autre que le héros de La Porte d’Enfer, l’un des chefs-d’œuvre du cinéma japonais. Après l’assassinat de la belle Késa qu’il avait poursuivi en vain, il était en effet, entré en religion en même temps que son rival, l’époux de la défunte.

imagesImage Internet

Le Dit des Heiké rapporte ce qui doit être la légende populaire de ce saint plutôt douteux, qui en fait devait tenir davantage de l’agent secret que du thaumaturge. Toujours est-il que exilé dans la même province que Yoritomo, nous le voyons exciter ce dernier à la révolte en brandissant un vieux crâne qu’il prétend être celui de Yoshitomo. Il fallait sans doute des arguments autrement solides pour vaincre les réticences d’un homme qui se distinguera davantage par sa prudence et son sens politique que par la valeur militaire dont il se défiera toujours.

Mongaku+03Le moine Mongaku (image Internet)

Quoi qu’il en soit, Mongaku se rend à Fukuhara et dans le plus grand secret obtint de l’Empereur Retiré un décret ordonnant au chef des Genji d’abattre les Heiké, rebelles à la Cour. L’agitation règne dans les huit provinces orientales, les fidèles des Genji se rassemblent  en une puissante armée contre laquelle les Heiké envoient soixante-dix mille cavaliers commandés par des jeunes gens du clan, troupe disparate et généraux de parade qui décampent précipitamment en pleine nuit, effrayés par l’envol soudain d’oiseaux d’eau d’un marécage. La scène est l’une des plus extraordinaires de l’ouvrage par la rigueur de la composition, la puissance d’évocation et l’humour caustique. »

A SUIVRE…

 

In Le Dit des Heike, Introduction de René Sieffert, Verdier/poche, 2012