Poursuivons la lecture d'introduction au Dit des Heike de René Sieffert,

 

"Une opposition cependant subsiste qui se cristallise autour de l’Empereur Retiré, esprit tortueux dont les intrigues tendront pendant plus de vingt ans à brouiller le jeu politique, et que Kiyomori, qui d’abord l’avait utilisé, finit par poursuivre d’une haine inexpiable. Opposition disparate, composée de quelques Fujiwara mécontents d’avoir été oubliés dans les promotions, d’anciens familiers de Shinsei aussi, gens de basse extraction qui sous l’habit de moine cherchent à pêcher en eau trouble. Et ce sera la première alerte grave : le complot du Val aux Cerfs animé par le Grand Conseiller Narichika dont la fille pourtant est l’épouse de Korémori, l’aîné  des petits fils de Kiyomori, et surtout par le moine Shunkan, prélat de Cour qui a accumulé les bénéfices ecclésiastiques grâce à la faveur conjointe de l’Empereur et des Heiké. L’affaire se complique encore du fait des moines de la Montagne, du Mont Hiei qui domine la Ville, haut lieu et siège de la secte Tendaï. Ceux-ci exaspérés par les exactions de certains protégés de l’Empereur Retiré, descendent en force sur la Ville pour exiger de ce dernier que justice soit faite. Les Heiké défendent le Palais au risque d’encourir à leur tour la vindicte des moines, mais le complot découvert, ils ne seront que trop contents de se les concilier en frappant dans l’entourage du Prince ceux-là même qui par un hasard providentiel se trouvent être les pires ennemis de la communauté de la Montagne.

300px-Taira_no_KiyomoriTaïra no Kiyomori (image internet)

Les principaux conjurés exécutés ou exilés, Kiyomori se propose de déporter l’Empereur Retiré lui-même.  Il se heurte toutefois à son fils aîné, chef nominal du clan depuis que lui-même est entré en religion, qui lui fait les remontrances qu’un fils dévoué doit à son père, dans un long discours qui est un exposé du plus haut intérêt des principes de la morale politique. Mieux que par ce discours toutefois, Kiyomori sera convaincu par une démonstration pratique que lui inflige Shigémori. Ce dernier, en effet, revenu à sa résidence de Komatsu, convoque le ban et l’arrière ban du clan, tant et si bien que son père se retrouve seul et n’a d’autre ressource, en bon moine, que d’aller dans son oratoire invoquer les bouddhas, « mais le cœur n’y était point » !

Or cependant que les dissensions internes entre moines (…) finissent par ruiner la Montagne, des préoccupations plus importantes se sont emparées des Heiké : l’épouse impériale est enceinte, mais la grossesse est difficile. Selon les croyances du temps, nul doute que cela est dû à l’intervention d’esprits malfaisants, et plus précisément des esprits de tous ceux que Kiyomori a impitoyablement écrasés aux cours de sa tumultueuse carrière. L’on s’emploiera donc à les identifier d’abord, puis à les apaiser par des mesures appropriées, en accordant notamment aux plus importants d’entre eux des promotions posthumes. Mais un vivant même peut, sous l’effet de la haine, projeter sur ses ennemis un « espoir de vengeance ». Une rémission générale des peines est donc promulguée. Seul en est excepté Shunkan, exilé sur l’île aux Démons (Iô-ga-shima, l’île au Soufre). C’est là que se place l’un des épisodes les plus fameux du livre, la rage impuissante du prélat et la folie qui s’empare de lui lorsqu’il voit s’éloigner ses compagnons d’exil graciés; un nô fameux et plusieurs pièces de théâtre s’en sont inspirés.

1a97065f50beaaa04d7ab3e3a6715480l'exil de Shunkan sur l'île aux Démons (image Internet)

Enfin naît le Prince qui bientôt, contrairement à tous les précédents « de notre Empire et d’étrange pays » sera proclamé Empereur à l’âge de quelques mois. L’orgueilleuse  Maison est à l’apogée de sa fortune et, pour reprendre une parole du Grand Conseiller Tokitada, beau-frère de Kiyomori « quiconque n’appartient à notre Maison doit être tenu pour moins qu’un homme » (…)"

In Le Dit des Heike, Introduction de René Sieffert, Verdier/poche, 2012

A SUIVRE...