Pour une meilleure écoute de la conférence de M. Arnaud Brotons, le 29 avril 2017, à 14h30, relisons l'introduction de René Sieffert à sa traduction du Dit des Heike

 

Introduction

« Après Le Dit de Hôgen, Le Dit de Heiji voici Le Dit des Heiké, le troisième volet de la grande trilogie épique du Moyen Age japonais. Mais tandis que les deux premiers se présentent presque à la manière d’une tragédie classique française, jusque dans l’application, à peu de choses près, de la règle des trois unités, le dernier est d’une toute autre ampleur, et par les événements qu’il relate, et par la durée que recouvre le récit, et surtout par le dessein qu’il traduit. Il ne s’agit plus, en effet, d’intrigues de palais ou de coups d’Etat, suivis de furieux combats où chacun des adversaires joue son va-tout en quelques heures, mais de la description souvent minutieuse et toujours savamment structurée d’un jeu politique et stratégique qui s’étend au pays tout entier. Car l’enjeu n’est plus le contrôle par une coterie d’une machinerie administrative dont l’efficacité, en ce XIIe siècle, est déjà singulièrement émoussée, mais le pouvoir absolu et la possession  effective des terres lointaines aussi bien que de la Ville.

Car si celle-ci reste la capitale, le centre et le foyer de toute culture, sa prééminence politique sera contestée à deux reprises par les Heiké, qui chercheront d’abord à déplacer le siège du gouvernement dans une tentative vite avortée de construire une ville nouvelle à Fukuhara (sur le site actuel de Kobé), et qui plus tard chassés de la capitale par Minamoto no Yoshinaka, entraineront dans leur retraite l’Empereur enfant et les regalia  pour soutenir le principe que la capitale est là où se trouve le Souverain et les insignes de son pouvoir. En fait, rien ne sera définitivement joué tant que leur armée ne sera pas écrasée et eux-mêmes massacrés jusqu’au dernier, car ils pourront, presque  jusqu’à la fin, s’appuyer sur les fiefs et domaines qu’ils se sont appropriés dans les provinces occidentales.

imagesLe mon des Heike (image internet)

C’est donc non seulement la prise de pouvoir par une nouvelle classe dominante, celle des bushi, des gens de guerre, qui tiendront le haut du pavé jusqu’en 1868, mais aussi l’irruption brutale de la province dans la vie politique de l’Empire et, nous le verrons, la prise de conscience d’une certaine unité de culture, dont Le Dit des Heiké nous apporte un témoignage précieux. Et cet ouvrage même, par sa diffusion et son extrême popularité pendant des siècles, jouera, à son tour un rôle de premier plan dans cette prise de conscience en contribuant notamment à la création d’une langue  commune qui va devenir une nouvelle langue littéraire et se substituer progressivement et sans heurt aux dialectes régionaux.

Ces faits, et d’autres encore, font que Le Dit des Heiké est sans aucun doute l’œuvre la plus importante des lettres japonaises, sinon d’un point de vue strictement littéraire, du moins par l’influence durable et déterminante qu’il exerça dans la formation d’une langue et d’une littérature modernes….. »

In Le Dit des Heike, Introduction de René Sieffert, Verdier/poche, 2012