Continuons la lecture du texte de M. François Macé sur le Shinto dans le cadre

de sa prochaine conférence sur ce sujet

 

 

Les pratiques populaires

 

Pour rendre compte de pratiques et de croyances populaires ignorées ou méprisées par le shintô officiel, des ethnologues ont récemment créé le terme de shintô populaire, minzoku shintô. Certains ne sont pas loin de croire qu’il s’agit là du shintô authentique. Il n’est pas question de rentrer dans la problématique biaisée de l’authenticité. Ce qui est important, c’est que ces études montrent un monde religieux d’une incroyable diversité, loin de l’uniformisation imposée par les formes officielles. Mais encore plus que les formes savantes, ces pratiques populaires ne peuvent être séparées des autres éléments du système religieux japonais et avant tout du bouddhisme. Comment parler du culte des pierres sans évoquer les statues bouddhiques qui semblent bien jouer un rôle homologue aux autres marqueurs du paysage que sont les statues des divinités des chemins par exemple.

 

Plutôt que de se limiter à ce qui relève strictement des kami, il préférable d’observer des pratiques sans trop s’attacher à leur étiquette.

 

yabu offrandes jpeg - copieYabu, offrandes-Cliché F. Macé

 

 

Inauguration

 

Encore une image relativement fréquente, celle d’un prêtre shintô dans ces vêtements de fonction, proche de la tenue des fonctionnaires du Japon antique de l’époque de Heian (794-1185), au milieu d’un paysage urbain contemporain avec immeubles, lignes électriques, circulation automobile. Il est en train de procéder au rite de pacification du sol Jichinsai. En dehors de l’aspect anecdotique du contraste entre la modernité de l’environnement et l’ancienneté du rite, l’important réside dans la continuité de celui-ci. Il n’y a aucune obligation mais on se sent mieux si le rite a été accompli avant la construction d’un bâtiment.

 

Le soir du nouvel an, des millions de personnes se rendent principalement dans les sanctuaires pour accomplir la « première visite, hatsumôde ». En plein Tôkyô, dans la forêt qui entoure le sanctuaire de Meiji, la foule est canalisée par la police avec des arrêts et des croisements comme pour une circulation automobile. On peut se demander à quelle divinité ils vont rendre hommage, il est peu probable que ce soit à l’empereur Meiji lui-même dont c’est pourtant le sanctuaire. Les mêmes personnes pourront aller le lendemain à un autre grand lieu de « première visite », le monastère Sensôji dans le quartier populaire d’Asakusa. On y vénère Kannon, le bodhisattva de la compassion. La presse est peut-être encore plus vive qu’au sanctuaire de Meiji. Kami et bodhisattva reçoivent le même hommage. On leur adresse le même vœux, une année heureuse.

 

Une relation particulière aux objets

 

Dans les sanctuaires d’une certaine importance, il n’est pas rare de voir un emplacement délimité par quatre bambous reliés par une corde de paille de riz, comme pour le rite de pacification du sol. Cet emplacement est réservé aux voitures que l’on y dépose pour qu’elle reçoive la protection des kami. À cette occasion, le prêtre récite une prière dans un style archaïque incompréhensible au commun des mortels mais bien destinée à l’automobile. Mais est-ce si particulier ? Ailleurs on baptise bien les bateaux. Pourtant on peut observer un traitement particulier des objets. J’ai déjà évoqué les arbres centenaires ou les rochers insolites. Le traitement s’étend aux objets fabriqués. L’époque d’Edo (1603-1868) a laissé de très belles illustrations d’objets animés ou hantés. Ces œuvres entrent plus dans le domaine du fantastique assumé comme catégorie artistique que dans celui des croyances. Il n’en reste pas moins que les objets ne sont pas toujours neutres. Cette conception donne lieu à des pratiques de précaution envers les vieux objets que l’on ne peut jeter sans égard. La coutume du hari kuyô, rite d’origine bouddhique pour les aiguilles des couturières qui ont fini leur vie d’aiguille est bien connu. Ces services d’inspiration bouddhique s’étendent aux vaches qui ont vaillamment servi en donnant leur lait pour tel fabriquant de produit lacté, ou aux cadavres anonymes qui ont servi dans les salles de dissection des facultés de médecine. On peut les interpréter comme une expression de la gratitude aussi bien qu’une précaution à prendre contre une vengeance possible. Il me semblerait forcé de les faire entrer dans la catégorie animisme.

Le shintô: une religion première au xxie siècle?

François Macé, Centre d’études japonaises de l’INALCO

A SUIVRE...