Poursuivons la lecture du texte de M. François Macé sur le Shinto dans le cadre

de sa prochaine conférence sur ce sujet

Le shintô officiel, kokka shintô

Au lendemain de la défaite japonaise, dès décembre 1945, le shintô fut séparé de l’État par une directive de l’armée d’occupation américaine. Celle-ci a fait face à un dilemme. Il fallait punir le shintô d’avoir soutenu l’impérialisme japonais. On pensa même à l’interdire. Mais d’un autre côté, comment le supprimer sans mettre en danger le système impérial dont il constitue un élément central. Il y avait aussi l’obligation d’une certaine cohérente. Le vainqueur lui-même devait se soumettre aux nouvelles règles de liberté religieuse apportée par la démocratie qu’il voulait imposer.

Le shintô visé par cette directive est celui que l’on nomme depuis lors et rétrospectivement le shintô d’État, kokka shintô. De la fin du xixe siècle à 1945, on parlait plutôt du shintô des sanctuaires, jinja shintô pour le distinguer des courants de type nouvelles religions qualifiés de shintô des écoles, kyôha shintô.  Dans le premier cas, c’est le lieu, l’institution qui sont mis en avant, dans le second, le contenu de la croyance. Dans les deux cas, il n’est guère question des pratiques populaires non encadrées par un clergé. Ce que les folkloristes japonais ont appelé les croyances populaires était considéré comme des superstitions par la très grande majorité des autorités qu’elles soient administratives ou religieuses.

Le shintô officiel, soutien du système impérial (l’empereur est le descendant de la grande déesse solaire), fut créé pour forger l’unité nationale au moment de la restauration de Meiji. Il servit de religion civile au service de l’Etat. Les desservants des sanctuaires étaient des fonctionnaires. Un certain nombre de rites étaient obligatoires pour tous les sujets de l’empire quelle que soit leur religion. Le shintô dans ce contexte ne pouvait être que la religion première du Japon. Sa singularité et de sa supériorité s’exprime dans le slogan si souvent répété que le Japon est un pays divin.

waka hachiman kyôtoWakahachiman, Kyôto

visuel transmis par François Macé

C’est dans ce cadre du shintô officiel que s’organisa un des aspects les plus controversés du shintô contemporain, le culte rendu aux soldats mort pour l’empereur au sanctuaire de Yasukuni. Les récentes visites officielles du Premier ministre japonais à ce sanctuaire ont soulevé de vives polémiques en Asie orientale à cause surtout de la présence, parmi les morts pour la patrie, des criminels de guerre exécutés à l’issue du tribunal de Tôkyô. Il s’agit d’une création de la deuxième moitié du xixe siècle qui ne correspondait à aucune pratique antérieure, la divinisation des soldats morts au combat. Mais cette divinisation ne s’accompagne d’aucun discours sur un quelconque paradis du type Walhalla, ou une autre forme d’existence que celle d’être l’objet d’un culte dans ce sanctuaire. Le Yasukuni et les sanctuaires départementaux qui dépendaient de lui, jouaient le rôle des monuments aux morts de la tradition républicaine française avec la même connotation patriotique.

Le terme de shintô employé actuellement renvoie pour l’immense majorité des Japonais à ce shintô qui fut officiel avant-guerre et qui perdure dans les sanctuaires. La plus grande partie de ceux-ci sont affiliés à une association ,le Jinja honchô (le siège central des sanctuaires), qui s’affiche clairement comme l’héritière du shintô d’État. Elle œuvre pour une reconnaissance officielle au moins partielle du shintô en réaction contre la séparation du religieux et du politique imposé par les Américains.

Longtemps le monde du shintô institutionnel n’a guère eu de succès auprès du grand public. Les souvenirs de la guerre et des contraintes qu’il imposait étaient trop présents. Mais depuis une vingtaine d’années, le nombre de publications relatives au shintô augmente régulièrement, surtout celles qui visent un large public et qui se réclament peu ou prou du shintô officiel. Elles offrent une image très lisse d’un shintô en harmonie avec la nature.

In   Le shintô: une religion première au xxie siècle? (texte sur  internet

François Macé, Centre d’études japonaises de l’INALCO