Nous poursuivons le texte de M. François Macé,

Professeur au Centre d’études japonaises de l’INALCO

Le shintô: une religion première au xxie siècle?

Animisme, Animisumu

Reste donc l’animisme. Avec le renouveau de fierté nationale qui a accompagné la haute croissance et les succès économiques, le shintô est réapparu comme un élément central de la spécificité japonaise dont il ne fallait plus avoir honte. C’est à ce moment-là que certains essayistes ont repris le terme d’animisme, animisumu en japonais, pour en tirer gloire face à l’Occident.  Cet animisumu correspond à une vision assez angélique d’un Japon où régnerait le respect de la nature, où la fusion avec celle-ci serait totale, où l’harmonie des rapports humains serait homologue à celle qui règne entre les hommes et la nature (dans ces discours, le concept de nature est pris à l’Occident pour se distinguer de ce dernier).

L’emploi présent du terme d’animisme au Japon est curieux. Ce n’est pas, bien évidemment, dans l’acception que lui a donnée récemment Descola. Ce n’est pas non plus dans celui assez péjoratif qu’il avait jusqu’à présent dans l’histoire des idées religieuses. Il y désignait un système de croyance antérieur aux polythéismes où tout  objet naturel ou fabriqué serait détenteur d’une force ou d’un esprit. Cette dernière utilisation était bien connue au Japon depuis longtemps. Kume Kunitake (1839-1931) avait fait scandale en 1891 à cause d’un article intitulé « Le Shintô, une vieille coutume de célébration du Ciel » où il comparait le shintô aux religions primitives décrites par les spécialistes occidentaux des religions. Un peu plus tard, Katô Genchi (1873-1965), professeur à l’Université impériale de Tôkyô, reprendra le terme dans les années trente du xxe siècle. Il lui trouvera une place dans le shintô mais comme vestige d’une étape dans la construction de celui-ci. Pour lui, le shintô aurait le privilège de regrouper et de garder vivants tous les éléments du développement religieux depuis les formes les plus primitives jusqu’aux élévations des grandes religions. Il pensait au bouddhisme et surtout au christianisme.

Je ne suis pas sûr que ceux qui l’emploient actuellement au Japon connaissent cet arrière-plan. Pour eux, il s’agit plutôt de prendre un terme qui leur permette de mieux s’opposer à la vision qu’ils ont de l’Occident, celle d’une opposition tranchée entre la culture et la nature, opposition qu’ils rattachent à la prééminence du christianisme, religion monothéiste comme chacun sait.

 

Omiya hokora entre deux maisonsOmiya, entre deux maisons

Visuel François Macé

Des approches différentes

Je suis bien conscient que la critique des définitions relève un peu de la facilité, et que de plus il peut être tout à fait légitime d’employer des termes étrangers à une époque ou à une culture pour la décrire, sinon il ne pourrait y avoir qu’une juxtaposition de monographies incompréhensible à tous ceux qui n’auraient pas acquis les connaissances linguistiques ou historiques nécessaires. Il n’empêche, je persiste à penser que ces définitions ne sont pas adéquates et que sans en avoir l’air, elles portent un message idéologique dont il faut être conscient même quand on se revendique animiste.

Si les définitions courantes sont récusées, il faut bien essayer de proposer autre chose. Pour ce faire, je pense qu’il est nécessaire de bien sérier les emplois du mot shintô d’une part, et d’autre part d’élargir le regard à l’ensemble des attitudes religieuses par-delà les étiquettes.

 

 In texte internet de M. François Macé

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