Nous allons poursuivre la lecture du texte de M. François Macé sur le Shinto en prélude à la conférence du 25 mars 14h30,  Bibliothèque Nucera à Nice

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image transmise par F.Macé

Nature, shizen

Le culte de la nature pose encore plus de problème puisque comme pour toute religion, le concept de nature utilisé actuellement au Japon, est d’origine occidentale. En outre, les termes japonais, qui lui correspondaient en partie avant son adoption, sont eux d’origine chinoise. S’il est exclu de chercher au Japon un culte de la Nature qui n’existe sans doute nulle part, il n’en reste pas moins que certains objets naturels sont toujours vénérés au Japon.

Il suffit de voyager un peu au Japon, ou même de feuilleter quelques recueils de photos pour trouver des marques d’un culte à certains aspects de la nature, les plus connus sont les arbres et les rochers. Tout le monde, ou presque, a en souvenir la photographie d’un arbre vénérable entouré d’une corde de paille de riz qui le sépare du monde profane et le range dans l’espace sacré. Les gens du shintô le nomment shinmoku, arbre des dieux. Je ne peux m’empêcher de le rapprocher des arbres aux fées. Autre cliché, celui de deux rochers dans la mer, entourés chacun d’une corde mais surtout relié entre eux, lien bien naturel puisqu’ils sont considérés comme mari et femme. Dans le même ordre d’idée, on fait souvent remarquer que les sanctuaires du shintô sont souvent entourés d’arbres. Ces arbres sont comme des portions d’une forêt qui semble indispensable au confort des dieux. Le terme même de mori, bois, forêt, servait aussi à désigner l’enclos des sanctuaires. Les bois sacrés des Romains ne sont pas loin.

Mais à y regarder de plus près, les éléments naturels qui connaissent le plus succès, sont, comme on pouvait s’y attendre, ceux qui entretiennent un rapport direct avec les hommes et leur survie, l’eau des sources et la pluie pour les rizières, le feu avec son ambivalence, le soleil bien sûr. Mais d’une part, il ne s’agit qu’assez exceptionnellement de l’élément naturel divinisé tel quel. Le soleil est une déesse célébrée dans un sanctuaire à Ise. Elle fut longtemps perçue comme la déesse d’Ise. Elle est aussi l’ancêtre de la maison impériale. Le dieu de la montagne, yama no kami, maître de l’eau et des animaux sauvage peut descendre dans les vallées et devenir dieu des rizières. D’autre part, il reste difficile de réduire le shintô à ce seul aspect. Les trois dieux qui sont célébré dans le plus grand nombre de sanctuaires ne sont pas des éléments naturels divinisés. Hachiman, divinité fort complexe partie du nord de Kyûshû, est devenu le dieu tutélaire du principal clan de guerriers au Moyen-Age. Tenjin, un des très rares hommes divinisés de la période antique, est considéré comme le patron des lettrés, mais il est aussi guérisseur. Inari, le plus populaire, était à l’origine une divinité du riz, mais très tôt, il a été invoqué pour toutes sortes de motifs. Comme la plupart des dieux, il est polyvalent au point que son lien avec le riz peut maintenant paraître secondaire. Tous les trois ont entretenu des liens fort étroits avec le bouddhisme. Hachiman fut honoré du titre de bodhisattva, Inari, assimilé à une divinité du bouddhisme Dakiniten, fut en partie patronné par une branche du zen. Tenjin est célébré dans un sanctuaire dont l’architecture est d’inspiration bouddhique, gongenzukuri.

 

Culte des ancêtres, sosen sûhai

Le terme de culte des ancêtres rappelle aussi bien en français qu’en japonais (c’est encore un terme de traduction), le système religieux chinois. Celui-ci a pénétré au Japon avec sa composante confucianiste assez peu marquée en surface (rien de comparable avec le cas coréen), et son volet bouddhique au contraire  très présent. La quasi-totalité des rites funéraires et en l’honneur des défunts est bouddhique depuis le viiie siècle pour les élites et un ou deux siècles plus tard pour l’ensemble de la population. Que sous les rites et les conceptions bouddhiques, d’autres éléments confucéens ou indigènes aient pu continuer d’exister est une évidence. Mais cela ne remet pas en cause le fait massif de la domination absolue du bouddhisme dans ce domaine.

Du côté du shintô proprement dit, on voit se multiplier les déifications d’hommes éminents à partir de la fin du xvie siècle. Le phénomène était extrêmement rare auparavant. Jusqu’au xixe siècle, les empereurs décédés eux-mêmes n’ont pas été considérés comme des divinités à célébrer comme des dieux. L’hommage qui leur était rendu se faisait dans le cadre du bouddhisme. C’est l’empereur Meiji (1868-1912) qui rompit cette tradition. Il fit construire plusieurs sanctuaires en l’honneur de certains de ses prédécesseurs à commencer par son premier ancêtre humain le (légendaire) empereur Jinmu. L’empereur Meiji fut aussi le premier souverain à recevoir un culte dans un sanctuaire aussitôt après sa mort.

Les tentatives pour promouvoir des funérailles shintô au sein de la population à partir de la restauration de Meiji n’ont pas réussi à remettre en cause le quasi-monopole du bouddhisme dans ce domaine. Ces funérailles restent aussi marginales que les cérémonies chrétiennes.

Les études d’ethno-folklore depuis le début du xxe siècle ont parfois interprété les divinités villageoises comme la communauté des ancêtres qui arrivés au terme d’un processus de dépersonnalisation  fusionneraient en une entité divine. La diversité des formes divines au Japon ne permet d’affirmer que cette hypothèse est entièrement gratuite. Pourtant, les exemples de divinités liées à un lieu plus qu’à un clan ou une communauté sont au moins aussi importants. De plus, pour les divinités claniques, les traditions font le plus souvent référence à une divinité ancêtre et qu’à un ancêtre divinisé.

in Le shintô: une religion première au xxie siècle?

François Macé, Centre d’études japonaises de l’INALCO

A suivre...