Monsieur François Macé, professeur à l'INALCO, 

tiendra une conférence sur "Le Shintô, la voie des dieux"

Poursuivons la lecture du texte  de M. François Macé

Le Shintô une religion première au XXI e siècle

paru sur Internet

Religion, shûkyô

Le concept de religion est encore plus récent au Japon. C’est un terme de traduction adopté au xixe siècle pour rendre compte de la réalité occidentale. Il servit ensuite à penser un certain nombre d’éléments de la culture japonaise en fonction de ce nouveau critère de civilisation. Toute civilisation se doit de posséder une  religion. Le Japon se retrouva donc avec deux religions : bouddhisme, le shintô, l’une d’origine étrangère, l’autre autochtone. Au moment de la restauration de Meiji en 1868, certains dirigeants pensèrent pouvoir imposer le shintô comme unique et véritable religion du Japon. Les mesures en ce sens firent long feu. Le gouvernement fut obligé de reconnaître que le bouddhisme sous ses diverses formes représentait l’écrasante majorité de la population. Il dut aussi accepter le christianisme sous la pression des puissances occidentales. Le terme de religion employé alors recouvre les conceptions occidentales. Le shintô officiel ne fut plus inclus dans cette définition. Émanation de l’essence nationale, il était situé au-dessus des religions.

Une autre composante de la culture japonaise antérieure était exclue de la définition restrictive de la religion, c’est le confucianisme. Il était associé depuis le xive siècle au shintô et au bouddhisme dans le groupe des trois enseignements, sankyô. Autrement dit, longtemps pour la majorité des Japonais les différents enseignements n’avaient rien d’exclusif. Ce n’est pas parce que l’on croyait aux bouddhas pour les fins dernières, que l’on allait délaisser les kami pour les préoccupations d’ici-bas, ni que l’on ne suivait pas les préceptes de morale sociale véhiculés par le confucianisme. Les mouvements qui déniaient toute légitimité ou vérité aux autres enseignements furent l’exception dans l’histoire japonaise à tel point que l’on pourrait parler d’un système religieux composé d’éléments complémentaires et interactifs. Le terme de religion est donc trompeur quand il est appliqué à une seule de ces composantes qui ne recouvraient le plus souvent qu’une partie de ce que nous avons l’habitude de considérer comme le champ du religieux.

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Meoto iwa, les rochers mariés, Futami (Préfecture de Mie)

Image Internet

 

Premières mentions du terme shintô

S’il est incontestable que parmi les trois enseignements un seul était d’origine japonaise, le shintô, il ne faut pas oublier que depuis le vie siècle au moins il cohabite avec les deux autres. Bien évidemment on célèbre des kami au Japon depuis fort longtemps, mais en dehors de rares vestiges archéologiques difficilement interprétables, les premières sources écrites nous renseignant sur les croyances japonaises datent du début du viiie siècle, c’est-à-dire plus d’un siècle et demi après l’introduction du bouddhisme. De plus, il est à noter que les premières mentions du terme shintô, voie des dieux, sont comprises dans des passages où l’on oppose ou associe cette voie des dieux à celle des bouddhas. En outre, une grande partie des croyances ayant eu cours avant l’arrivée du bouddhisme ont disparu, ou ont été complètement réorientées du fait de sa présence. Autrement dit, nous ne connaissons que très partiellement l’état des croyances avant l’arrivée du bouddhisme et les emprunts massifs à la civilisation chinoise si bien qu’il est très difficile de dire que tel ou tel élément remonte aux temps préhistoriques. Enfin, au Japon comme ailleurs, il est illusoire de vouloir parler d’une religion première. Est-ce celle de l’époque Yayoi (ive siècle avant notre ère - début iiie siècle de notre ère) qui vit l’expansion de la riziculture inondée ? ou encore celle de Jômon xe siècle – iiie siècle avant notre ère) durant laquelle purent éclore plusieurs cultures de cueilleurs-chasseurs ? ou seulement celle des Kofun (iiie siècle – ve siècle), dominée par une aristocratie guerrière, la plus proche des temps historiques ?

L’emploi de ce qualificatif de première n’est bien évidemment pas innocent. Les tenants du shintô est le définissant ainsi lui donne une antériorité, et donc une légitimité, incontestable à leurs yeux sur le bouddhisme ou le christianisme. Si l’on voulait rentrer dans ce jeu, il faudrait rechercher dans le shintô contemporain les éléments dits primitifs en éliminant les autres, ceux qui sont issus d’une longue cohabitation avec le bouddhisme, le confucianisme, le taoïsme et même le christianisme. Le jeu serait vain et cruel.

A suivre...